lundi 1 mars 2010

L'Elysée




Je la revois à travers ses souvenirs, dans une robe de taffetas noire et blanche à l'aube de ses 16 ans pour le bal des débutantes du gratin lausannois. Un manteau noir l'enveloppe alors qu'elle aurait aimé une étole sur ses épaules. Un magnifique chignon tord ses cheveux noirs et dégage sa nuque pour mourir sur deux bretelles fines. Elle monte les six marches en pierre polies de la maison de maître pour accéder à la grande salle dont le parquet craque sous ses pieds. Ancienne maison paroissiale puis demeure d'Henri de Mollins, Madame de Staël, William Haldimand, Victor de Constant, elle contemple les moulures légèrement fissurées du plafond et les lustres aux pampilles de cristal.

Elle revient avec moi, main dans la main des années plus tard aux portes de cette même demeure, devenue musée de l'Elysée, musée pour la photographie. Nous volons à la rencontre de Gerhard Steidl, l'éditeur et l'imprimeur le plus prisé du monde artistique. Un génie de la couverture, du choix du papier, de la typographie, de l'impression et de la photographie. Des livres placardés aux murs des plus prestigieux photographes, auteurs, passant de David Lynch, à Jim Dine, Paul Graham, Günter Grass, Robert Frank, Jeff Wall et Karl Lagerfeld, viennent décorer les parois blanches de la première salle.
Sur notre gauche une pile de quatre mètres de livres édités Steidl se reflète dans un miroir à même le sol. Nous rentrons dans la deuxième salle ou des cubes design accueillent dans leurs bras la progéniture des maîtres: l'alliance de l'auteur avec son éditeur. Une parfaite symbiose, une pensée unique pour un résultat magique. A ce instant précis, mon coeur s'arrête de battre, je contemple les quatre volumes 1,2,3,4 de Jim Dine: the Photographs, 50 Far. Silence....Une larme.


Je m'engouffre dans la troisième salle pour gouter aux joies de la mode, de la politique et des colis reçus, Chanel et son tiroir se mêlent au militant gauchiste qu'était Steidl, à la Converse devenue support de lettre par sa languette, d'un ami écrivain. La quatrième salle nous offre quelques jours minutés de la vie de Steidl, ses impératifs, ses idées, sa façon de procéder, des tonnes de clichés crachés d'un appareil jetable déroulé sur un support blanc en papier ainsi que les menus de son cuisinier. Quelques photos en noir et blanc de son atelier, ses collaborateurs, travailleurs forcenés, des toits de la ville de Göttingen, son cuisinier une casserole sur la tête en guise de couvre chef ornent le mur de derrière. La cinquième salle se trouve dans les combles mais nous descendons dans la cave pour continuer notre visite de la sixième salle. Des bruits sourds de machines d'imprimerie ainsi que des effluves d'encre et de colle agressent oreilles et nez. Ce sont pourtant les poumons et les battements cardiaques de Steidl. Sur une table centrale jonchent des esquisses, des maquettes. En cadeau un poster signé Karl Lagerfeld que je roule et place sous mon bras. Puis l'ascension des escaliers, essouflées pour arriver au comble, empoigner, toucher, sentir, voir, admirer tous ces livres mis à notre disposition. Je les porte à ma poitrine, j'en ressens toute la magie et surtout toutes les heures de travail accomplies. Je regarde une dernière fois le plafond aux mille poutres de cette maison de maître et nous nous en retournons l'âme satisfaite.



Un dernier détour par les jardins ou une vue imprenable sur le lac Léman nous attend. Les allées de graviers guident nos pas à travers buissons boules sculptés et nous apprécions ces instants de quiétude, des images plein les yeux.
La belle de 16 ans repart avec son prince charmant, et moi de prendre la belle par la main lui ouvrant le chemin.



Chloannie/ 20.02.2010


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire